Prendrez-vous le temps de lire cet article ?

Il me revient souvent à l’esprit cette conviction que nous manquons profondément d’espace dans nos vies. Le quotidien du XXIème siècle ressemble à une machine fumante et boulimique dont les freins n’en finissent plus de s’émousser à force de penser pouvoir endiguer un flot grandissant de stimulations. Avons-nous à ce point peur du vide, du silence, de l’immobilité, de la solitude, de ne pas être, que nous remplissons nos vies de faire, avec souvent, il faut le dire, un ingénieux talent pour la futilité ?

En privant nos corps et nos esprits de repos et de vide, en brûlant le temps, l’air et l’espace, parfois jusqu’au burn-out, nous nous privons de l’indispensable processus de digestion de nos expériences. Surtout, nous coupons le lien avec notre intériorité, terreau d’une vie consistante et créative.

Une expérience : ne rien faire

Faisons cette expérience si vous le voulez bien, elle est fort simple : arrêtez-vous de lire un instant. Et ne faites RIEN.

Juste une minute. Disons que je vous aide un peu si vous le souhaitez, avec cette vidéo…

Qu’avez-vous ressenti ?

Beaucoup de personnes rêvent de ne rien faire, mais en vérité notre esprit n’aime pas l’immobilité, le silence. Nous voulons toujours bouger, agir, saisir quelque chose. On estime à 60.000 le nombre de pensées fabriquées chaque jour par notre esprit. C’est près d’une pensée par seconde ! Quoi de plus normal, après tout. Notre monde est par essence impermanent, toujours en mouvement, et capter des informations pour permettre à l’organisme de s’adapter, instant après instant, est à la base du vivant. Etre prêt à réagir à toutes les éventualités est simplement ce qui permet à tout organisme de maintenir son intégrité.

Bien sur, c’est un état latent, un potentiel, car nous ne pourrions pas plus vivre dans une tension permanente que dans une absence totale de réaction. La nature n’aime pas les extrêmes. Elle aime l’équilibre et la souplesse, l’alternance entre l’inspir et l’expir, l’activité et le repos, l’action et la réflexion, l’eau et le feu. C’est ainsi que fonctionne notre système nerveux, pour ne prendre que cet exemple. Il alterne en permanence entre frein (fonction para-sympathique) et accélération (fonction sympathique) Le corps n »est-il pas merveilleux ?

Le brouillard de la modernité

Deux facteurs viennent cependant perturber ce processus naturel d’équilibre entre frein et accélération.

Le premier, c’est que le monde d’ultra-stimulations constantes dans lequel évoluent nos cerveaux aujourd’hui interfère et dérègle profondément notre fonction biologique d’homéostasie. Nous ne freinons presque plus, et il va sans dire que d’immenses pans de notre société y trouvent leur intérêt, profitant de la nature de notre esprit pour orienter nos choix, nos besoins, nos mises en action, traquant les interstices de silence dans nos vies pour proposer des réponses à des questions qui en essence ne se posent pas vraiment. Le développement technologique propose un modèle de vie basé sur la culture du plaisir par la consommation, à l’exact opposé de la culture du bonheur, basé sur l’épure et la simplicité. Dans ce premier modèle, les problèmes sont sans cesse solutionnés par une nouvelle invention qui rend obsolète la précédente, tout en créant de nouveaux problèmes et besoins, dans un cycle charriant de concert complexité, inégalité et insatisfaction générale grandissante. Il découle de cette distorsion entre notre mode de vie et nos besoins réels un grand nombre de déséquilibres, dont le stress s’est peu à peu fait le porte étendard. Réfléchissons à ceci : la fin du plaisir est toujours désagréable !

Le deuxième facteur découle naturellement de cet épais et bruyant brouillard engendré par notre modernité, tout autant qu’il en est la source : nous nous intéressons peu au fonctionnement de notre esprit. Nous sommes capables d’avaler des milliers de pages ou de résoudre des problèmes complexes, mais finalement nous ignorons tout de l’origine de nos pensées, de ce qui nous porte dans la vie et nous pousse à agir comme nous le faisons.

Ainsi, à la fois constamment maintenus à la surface des choses et incapables de percevoir les fils de notre propre marionnette, nous alimentons la densité de notre égarement et de notre détresse, nous éloignant de plus en plus de la satisfaction, tout autant que du bonheur et de la santé.

le vide habite au coeur du vivant.

Nous avons peu de prise sur notre nature, mais après tout, il ne s’agit pas d’en prendre le contrôle, mais plutôt de comprendre que pour croitre dans la joie et la santé la nature a besoin d’équilibre, que c’est ce vers quoi elle tend par essence, et qu’il n’y a pour cela rien d’autre à faire que de la laisser agir librement.

 

Notre corps est capable de toutes les guérisons, notre esprit de tous les miracles (relire : l’art intuitif de courtiser la nature), mais pour s’ouvrir à ce potentiel il faut s’accorder aux besoins véritables de l’existence. Du point de vue contemporain, il s’agit donc de poser le contraste : accepter et provoquer le silence, la lenteur, le repos, l’immobilité. Il fut un temps, et il y en aura d’autres, où il s’agissait de bouger, d’agir, d’inventer, mais aujourd’hui c’est de vide dont nous avons le plus besoin.

Le vide dont nous parlons ici n’a rien à voir avec le néant, c’est un vide habité par l’espace des possibilités. C’est celui qui nait assis un matin sur le banc de votre jardin, une tasse de thé chaude à la main et le parfum de l’univers tout autour. C’est celui qui définit la vraie dimension d’une pièce, votre salon par exemple, dont les murs n’auraient aucun sens sans la présence de l’espace qu’ils définissent, ou celui du verre qui vous permet de le remplir d’eau. C’est le Eurêka d’Archimède dans son bain, l’aveu d’Albert Einstein et de tant d’autres scientifiques et artistes qui estiment que la création nait essentiellement du silence (relire : notre esprit a autant besoin de silence que notre corps a besoin d’air). Et réfléchissons encore à ceci, un exemple de plus inspiré par l’observation de la nature : ce vide dont nous parlons est le constituant principal de la matière, à 99,999… % !

Alors, faites donc toujours un peu de place au vide dans votre vie. Disons, au moins 10%, ça vous semble faisable ? Une demi-journée dans la semaine, heure dans la journée, ou un bain de temps en temps…  tout juste de quoi s’ennuyer à laisser mûrir les fruits d’idées nouvelles… Qui sait quel sera votre Eurêka ?

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