Loin d’être la saison morne et douloureuse commune à bien des esprits, l’hiver, en nous invitant au silence, à la modération et au repos, nous pousse à laisser mûrir l’âtre de notre existence  afin qu’au prochain printemps germent de nouvelles idées comme autant d’étincelles soufflées du ventre profond de l’intériorité. Une fois de plus, plongeons-nous dans la sagesse orientale pour comprendre les leçons de la nature.

Notre rapport à la nature

L’histoire de l’être humain est jalonnée de tentatives pour échapper aux réalités naturelles. Tandis que certains cherchent à abolir la souffrance, la maladie ou la mort, à libérer l’esprit en emmurant le corps, d’autres inventent et pétrissent la matière en rêvant un jour de pouvoir la soumettre définitivement.

Aujourd’hui, nous prenons un cachet lorsque notre corps nous dérange, nous tournons un robinet pour obtenir de l’eau ou un bouton de thermostat pour rester bien au chaud. Pour ceux qui ont la chance d’en profiter, le monde contemporain, en mettant de la distance entre la nature et les besoins quotidiens, permet de vivre dans un confort inégalé. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps ou comprendre le fonctionnement de la nature tenait de la survie, ou du moins d’une vie un minimum supportable. Et si cela apparait moins évident à présent, l’essence de notre condition humaine n’a pas changé, et oublier ce que nous sommes en réalité nous expose à bien des déséquilibres.

Soyons clairs : l’esprit n’existe pas sans la matière. Notre corps, des pieds au cerveau appartient à la terre. Pour exister et penser, il nous faut des atomes, de l’air, de l’eau, de la nourriture et de la chaleur, le tout organisé en un système cohérent. Toutes ces choses appartiennent à la terre, dont découle toute possibilité de pensée ou de spiritualité.

Qu’on le veuille ou non, nous sommes donc profondément dépendants de la nature et de son fonctionnement, et aucune invention ne peut se vanter de pouvoir s’en passer, qu’il s’agisse de matière, des atomes aux plus hautes tours, ou des lois selon lesquelles elle s’exprime.

L’oublier n’est pas sans conséquences. Derrière l’illusion de la distance qui donne à penser que nous pouvons lui échapper, nous ne faisons qu’étouffer un peu plus ce que nous sommes, et par là toute possibilité de nous construire véritablement. En dirigeant notre recherche de bonheur vers des solutions matérielles et extérieures de plus en plus sophistiquées, nous en occultons d’autant plus la racine : le bonheur dépend de la compréhension et du juste rapport aux forces intérieures qui nous animent.

Une dépendance vertueuse.

Mais cette dépendance naturelle qui fait de nous des êtres vivants est loin d’être un mauvaise chose. Au contraire, c’est l’existence de lois et de limites, physiques et spirituelles, qui donne à la vie une structure pour exister et évoluer. C’est au moment où nous comprenons cela et commençons à prendre les leçons de la nature que commence le début de la vraie aventure humaine. Car, ce qui nous différencie des autres êtres vivants, c’est bien notre capacité à comprendre le fonctionnement de notre propre nature, et à nous servir de ce savoir pour évoluer vers des formes de vie de plus en plus raffinées.

Apprendre de la nature.

L’observation de la nature dans son mouvement de vie est certainement une des caractéristiques principales de la pensée orientale. En Chine, depuis des millénaires, se construisent des modèles qui épousent avec autant de finesse que de sagesse les lois du vivant. Elles sont au coeur tant du corps, dans les pratiques martiales et de santé (kung-fu, taï-chi, chi-kung, acupuncture, diététique, massages…), que de l’esprit (taoïsme, bouddhisme, shintoïsme…). Ces pratiques ont depuis longtemps fait leurs preuves, et guidé bien des êtres humains en quête de vitalité, d’efficacité ou de sagesse.

Le concept du yin et du yang découle directement de cette observation de la nature, dont il reflète les mouvements avec une incomparable profondeur et pertinence. Il est probable que la première chose qu’aient observé les paysans qui cherchaient à assurer leur subsistance soit l’alternance du jour et de la nuit. Ils remarquèrent ensuite que dans l’univers, chaque chose peut s’exprimer dans le mouvement dynamique entre deux forces à la fois opposées et complémentaires.
Ils nommèrent l’une Yin, matérielle, attirée vers le bas et la contraction, et l’autre Yang, immatérielle, attirée vers le haut et l’expansion. L’interaction continue du yin et du yang permet à la vie de se mettre en mouvement, et lorsque ces deux forces trouvent l’équilibre, la vie se développe dans l’harmonie.

Il est facile de comprendre et de ressentir le principe du yin et du yang, et je vous invite à vous en laisser pénétrer au quotidien avec ces quelques exemples d’ouverture : inspir et expir, travail et repos, donner et recevoir, parler et écouter, faire et laisser faire… Que seraient l’un sans l’autre ? On appréciera également la cohérence de cette pensée à la lumière de la science moderne : théorie du big bang (contraction, expansion), physique quantique (matière et énergie dans un seul continuum). Et sur le plan économique encore, on comprendra en observant la nature que tout système économique prônant une croissance sans phase de contraction est voué aux plus grands déséquilibres.   

L’hiver, qui nous occupe dans cet article, est yin bien sûr. Extrême. Froid, silencieux et lourd. L’hiver condense les choses à l’intérieur et sous la terre.  

L’hiver est l’élément eau. 

Pour aller un cran plus loin dans notre compréhension de la dynamique hivernale, nous pouvons observer ce deuxième grand modèle de la pensée chinoise qu’est le concept des 5 éléments. Il est aussi ancien (3000 ans environ) que celui du yin et du yang. Il est par ailleurs intéressant d’observer les nombreuses similitudes entre le modèle oriental et celui développé en Grèce par Aristote notamment.
Les 5 éléments expriment les 5 états fondamentaux de toute chose dans l’univers, mais surtout les 5 mouvements qui les animent selon un ordre immuable : naissance (bois), croissance (feu), distribution (terre), maturité (métal) et stockage (eau). Ce concept épouse à merveille bien des mouvements qui traversent notre quotidien (la terre occupant une place particulière dans les 5 éléments, je la laisse ici de côté par soucis de simplification) :
Une année. Cela démarre par un printemps, puis s’enchaînent l’été, l’automne et l’hiver enfin. En hiver, lorsque les moissons sont faites, la nature se replie.
Une journée commence pareillement avec l’aube, le bois. Puis vient le feu du midi, yang maximum, ou la chaleur du soleil brille le plus intensément, avant que l’énergie ne décline doucement jusqu’au crépuscule métal. Enfin vient la nuit, l’eau, yin maximum, qui laisse le corps au repos et de l’espace pour les rêves.
Une vie débute par un premier inspir, qui lance le mûrissement du corps vers l’âge adulte. Puis vient la maturité de la vieillesse qui lorsque la vie a été juste et riche rimera avec sagesse, avant que ne vienne le dernier expir*.
* et que peut-il bien se passer au-delà si nous observons attentivement la nature ? J’ouvre ici la porte de réponses chères au bouddhisme et taoïsme (réincarnation, loi du Karma) qui pensent qu’au-delà de la mort s’ouvre un nouveau cycle issu des fruits engrangés par le précédent…
Une idée, comme le bois du printemps, germe d’abord dans l’esprit, pleine de fougue et de possibles. Elle est travaillée comme un paysan à son semis jusqu’à l’été où elle prend chair et forme. En automne, le travail est mûr, notre idée a fait son chemin et nous en cueillons le fruit.

Ainsi, la dynamique de l’eau, qui correspond à l’hiver, c’est la pesanteur, la fluidité, le repos et la solution

Il y a beaucoup de raisons de s’intéresser à l’eau. Sans cet élément fondateur et omniprésent, la vie serait tout simplement impossible. En médecine Chinoise, l’eau est associée à l’hiver dont elle incarne les dimensions de pénétration et de restauration des forces profondes.

L’hiver, nous digérons nos expériences.

Il semblera évident pour tout le monde de dire que si une idée était bonne, il y a toutes les raisons de s’en servir pour poursuivre dans la même direction. Mais ce n’est pas si simple, et bien des idées produisent des résultats décevants, particulièrement si l’on met sur la table les questions de sens et de bienveillance. Quant à la notion de progrès, elle devient vite pâle et relative dans la lumière de ce raisonnement.
Qu’il s’agisse d’une idée, d’une moisson, d’une journée ou d’une vie, la véritable qualité de ce que nous récoltons de notre travail dépend de bien des choses, mais essentiellement de la profondeur d’attention avec laquelle nous avons oeuvré. Cette étape cruciale se joue dans la dynamique de l’hiver, que l’on associe aussi à l’élément eau.   
Pour tirer parti d’une expérience, il faut la digérer correctement, séparer l’utile de l’inutile, pour que se révèlent les leçons qui permettront à la vie de progresser vers plus d’harmonie et de satisfaction. Cela demande du temps, du silence, de l’immobilité. De l’intériorité. Car les réponses ne viennent pas ici d’un algorithme ou d’un complexe flux de pensées, mais de la connexion confiante à un savoir insondable qui à la fois nous habite et nous anime. Nous n’avons pas forcément besoin de comprendre, parfois cela n’aide d’ailleurs pas du tout, mais juste de laisser faire, de laisser agir la nature, la pesanteur, comme l’eau qui coule en cherchant le centre de la terre, et pénètre chaque atome de matière. 

Le temps du laisser-faire.

Ainsi donc en hiver, la nature se restaure. Si la vie n’est plus à l’extérieur, la mort n’est qu’apparente. C’est que tout se joue maintenant à l’intérieur.
Le sage épousera ce mouvement. Il ralentira ses activités, épurera son quotidien, comme la neige qui agrandit l’horizon, étouffe les sons et les couleurs. Il privilégiera le sommeil, le repos et les rêves, la méditation, en chassant surtout toute culpabilité. Il acceptera les lois naturelles qui le gouvernent, comme l’eau prend la forme du vase. Les nouveaux projets peuvent attendre un peu, que le printemps éclose.
Si par ignorance l’être humain entre en lutte contre cette nature qui est aussi la sienne, il en résultera toujours un déséquilibre. N’ayant pas eu le loisir de se restaurer, le corps sera marqué par la fatigue, et l’esprit par des idées confuses, incertaines, et un manque de volonté. Les Reins, que l’on associe à l’élément de l’eau et qui constituent le fondement de notre vitalité, souffriront particulièrement de tout excès d’activité et de stress.

Résumons-nous !

La nature fonctionne selon des lois observables et cohérentes
L’homme fait partie de la nature 
En hiver, la nature se restaure 
Vis-à-vis de la nature, l’homme sage apprendra l’harmonie plutôt que le contrôle 

Recommandations :

  • Privilégier la lenteur, le calme, le silence (le son est la nourriture des Reins), les soirées au coin du feu et les longues nuits… Tout ce qui nous tourne vers l’intérieur, comme la lecture ou la méditation.
  • Modérer l’activité physique (y compris sexuelle, en lien avec les Reins également) et les situations de stress.
  • Garder la chaleur, particulièrement au niveau des pieds, de la tête, des Reins et du bas-ventre. 
  • Manger chaud et en relation avec la saison : légumes racines, légumineuses, fruits de mer, gingembre, poivre, ail…
  • Pourquoi ne pas savourer un bain avec quelques huiles essentielles bien choisies, une bougie, un bon livre, en laissant fondre le temps et le corps dans l’élément eau ?
  • De nombreux exercices permettent de nourrir les Reins : l’étirement eau du Makko-ho, la posture de la montagne en Chi-Kung… Réchauffez bien le bas-ventre et le bas du dos.
  • Plutôt que de vous lancer dans de nouveaux projets, dans l’action et le faire, profitez-en pour prendre du recul et laissez faire. Laissez couler l’eau en vous et acceptez la pesanteur, sans culpabilité. Observez la direction que prend votre vie. Est-ce que les choses que vous avez entreprises vous ont apporté de la joie et vous rapprochent de vos objectifs les plus intimes ?

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