» Et voici Kersten, une fois de plus, dans le bureau de Himmler où il pourrait se déplacer en aveugle, tellement il en connait les meubles et les objets. Et une fois de plus, voici le Reichsführer étendu sur son divan, à demi nu, qui abandonne en toute confiance, en toute certitude, son misérable torse aux mains puissantes et savantes dont il connait le pouvoir. Et voici qu’elles opèrent le miracle familier. Et, de béatitude, le Reichsführer ferme les yeux, et sa respiration devient facile, paisible, comme sous l’effet d’une drogue bienfaisante.

Et Kerten, lui, voit les troupeaux d’esclaves, de damnés, amis connus ou inconnus, qui vont entreprendre leut voyage au bout de l’horreur.

Alors, tout à coup, sans qu’il l’ait médité ou même voulu, un mouvement intérieur le pousse, une inspiration lui commande, qui n’admet ni doute ni délai. Il appuie doucement sur le centre nerveux qu’il sait, cher Himmler, le plus vulnérable, le plus prompt à réagir, et il demande, très simplement, de sa voix habituelle : A quelle date, exactement, allez-vous déporter les Hollandais ?  »

 » Selon la science chinoise et tibétaine, enseignée par le docteur Kô, le masseur avait en effet pour premier devoir de découvrir, sans aucune aide étrangère et sans même prêter attention aux plaintes de son patient, la nature de la souffrance et situer son siège, sa source. Comment espérer, en effet, guérir une maladie dont on ignore la racine ?

Pour ce diagnostic indispensable, le praticien disposait dans les corps de quatre pouls et de centres et réseaux nerveux, dénombrés, repérés par la médecine chinoise depuis des siècles et des siècles. Mais pour instrument d’auscultation, il n’en avait qu’un : la pulpe qui gonflait le bout de ses doigts. C’est elle qu’il fallait donc entraîner, éduquer, affiner, sensibiliser à l’extrême pour lui permettre de percevoir l’affection maligne qui couvait sous la peau, la graisse et les chairs, et déterminer le groupe nerveux dont elle dépendait. Après quoi seulement il devenait utile d’apprendre les parades, c’est-à-dire tous les mouvements des paumes et des doigts qui influaient sur les nerfs désignés par le diagnostic et, grâce à leur truchement, allégeaient le mal ou l’éliminaient.  »

 » Un don original, fortifié par un long et tenace entraînement, les avait munies d’une clairvoyance inconnue au commun des hommes. Et cela même ne suffisait point. Pour que l’art acquis par Kersten auprès du docteur Kô eut son pouvoir entier et véritable, pour que la pulpe des dernières phalanges devint susceptible d’apprendre au médecin que tel tissu intérieur s’était dangereusement épaissi ou amenuisé et que tel groupe nerveux se trouvait dans un état de faiblesse ou d’usure graves, il fallait une concentration spirituelle absolue qui laissait aux champs de la conscience et de la sensibilité un objet unique et un seul truchement.  »

Dans :  » Les mains du miracle  » de Joseph Kessel – Folio Poche

Résumé éditeur

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Felix Kersten est spécialisé dans les massages thérapeutiques. Parmi sa clientèle huppée figurent les grands d’Europe. Pris entre les principes qui constituent les fondements de sa profession et ses convictions, le docteur Kersten consent à examiner Himmler, le puissant chef de la Gestapo. Affligé d’intolérables douleurs d’estomac, celui-ci en fait bientôt son médecin personnel.C’est le début d’une étonnante lutte, Felix Kersten utilisant la confiance du fanatique bourreau pour arracher des milliers de victimes à l’enfer. Joseph Kessel nous raconte l’incroyable histoire du docteur Kersten et lève le voile sur un épisode méconnu du XXe siècle.

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