La responsabilité politique 

Le Bouddha désirait à présent retourner à la Forêt de Bambous pour la retraite de la saison des pluies, comme il l’avait promis au roi Bimbisara et aux bhikkhus restés sur place. Le roi Suddhodana l’invita à partager un dernier repas avant son départ et à donner un enseignement sur le Dharma à la famille royale et aux membres du clan Sakya. L’Éveillé en profita pour parler de l’application de la Voie à la vie politique en déclarant qu’elle pouvait aider tout gouvernant à instaurer l’égalité sociale et la justice. 

« Si vous pratiquez la Voie, vous augmenterez votre compréhension et votre compassion et vous servirez mieux le peuple. Vous pouvez instaurer la paix sans avoir besoin d’user de la violence, du meurtre, de la torture, de l’emprisonnement et de la confiscation de la propriété. Cet idéal n’est pas utopique mais vraiment réalisable. Si un politicien possède suffisamment de compréhension et d’amour, il voit la pauvreté et l’oppression, trouve les façons de réformer le gouvernement afin de réduire le fossé entre riches et pauvres et cesse d’utiliser la force contre autrui. Mes amis, les responsables politiques doivent montrer l’exemple. Ne vous complaisez pas dans le luxe car la richesse ne fait qu’élever une barrière encore plus grande entre le peuple et vous. Menez une existence simple et saine, au service de tous, arrêtez de poursuivre des plaisirs inutiles. Un dirigeant ne peut gagner le respect et la confiance de son peuple que s’il donne le bon exemple. Si vous aimez et respectez vos sujets, ils vous aimeront et vous respecteront. Un règne par la vertu surpasse un règne par la loi et l’ordre. Dans la Voie du règne par la vertu, on utilise des méthodes qui favorisent le développement des vertus plutôt que l’usage des punitions. Selon la Voie de l’Éveil, le véritable bonheur ne peut être atteint que par le chemin de la vertu. »

Manger une mandarine consciemment 

« Quand vous pelez une mandarine, vous pouvez la manger distraitement ou consciemment. Que veut dire : manger une mandarine en Pleine Conscience ? Cela signifie que vous savez que vous mangez une mandarine. Vous appréciez pleinement son odeur agréable et son goût délicieux. Quand vous la pelez, vous avez conscience de la peler, quand vous en portez un morceau à votre bouche, vous savez que vous êtes en train d’en prendre un morceau et de le mettre dans votre bouche, quand vous expérimentez son odeur agréable et son goût délicieux, vous êtes conscients que vous êtes en train d’apprécier son odeur agréable et son goût délicieux. La mandarine que Nandabala m’a offerte avait neuf sections. J’en ai mangé chaque morceau consciemment en appréciant combien chacun d’entre eux était précieux et délicieux. J’étais conscient de l’existence de la mandarine, aussi, elle est devenue très réelle pour moi. Si la mandarine est réelle, la personne qui la mange est aussi réelle. Voilà ce que veut dire manger une mandarine consciemment. . 

(…)

« Une personne pratiquant la Pleine Conscience peut apercevoir dans la mandarine des composantes que les autres seront incapables de discerner : le mandarinier, la croissance printanière du fruit, la lumière du soleil et les gouttes de pluie qui l’ont nourri. En l’observant intensément, elle peut voir les milliers d’éléments qui ont permis l’existence du fruit. Elle peut y discerner toutes les merveilles de l’univers et toutes ses parties interagissant entre elles. Mes enfants, votre vie est à l’image d’une mandarine divisée en sections. Vivre les vingt-quatre heures d’une journée revient à manger toutes les parties d’une mandarine. La Voie que j’ai trouvée permet de vivre chaque heure du jour en Pleine Conscience, le corps et l’esprit en permanence dans l’instant présent. Le chemin opposé consiste à vivre dans la distraction. Vous ne savez alors pas vraiment que vous êtes en vie. Vous ne jouissez pas pleinement de la vie parce que votre corps et votre esprit ne sont pas fermement dans l’ici et maintenant. 

Ouvrir la porte

Les cinquante et une femmes furent ordonnées le jour même. Le vénérable Sariputta les accueillit dans la plantation de manguier d’Ambapali et leur enseigna les pratiques de base.

Huit jours plus tard, bhikkhuni Mahapajapati rendit visite au Bouddha. 

— Vénéré Maître, soyez compatissant et expliquez-moi comment faire des progrès sur le Chemin de la Libération. 

Le Bouddha répondit : 

— Bhikkhuni Mahapajapati, le plus important est de maîtriser votre esprit. Pratiquez la respiration consciente et méditez sur le corps, les sentiments, l’esprit, et les objets de l’esprit. En pratiquant ainsi chaque jour, vous observerez en vous un développement de l’humilité, du bien-être, du détachement, de la paix et de la joie. Si vous voyez ces qualités s’épanouir, vous pouvez être sûre d’être sur le bon chemin de l’Éveil et de l’Illumination.

Le filet des théories.

« Bhikkus, il y a d’innombrables théories, doctrines et philosophies en ce monde. Les gens se critiquent et se disputent à l’infini sur leurs différences. D’après mes propres recherches, il existe soixante-deux théories principales englobant les milliers de philosophies et religions existant. Du point de vue de la Voie de l’Illumination et de l’Émancipation, elles contiennent toutes des erreurs et génèrent des liens.

Le Bouddha continua en exposant ces doctrines tout en soulignant leurs lacunes. Il parla des dix-huit croyances concernant le passé — quatre sur l’éternité du monde, quatre sur l’éternité partielle du monde, quatre sur les aspects fini ou infini du monde, quatre sur les faux-fuyants infinis, et deux sur l’inexistence de la causalité. Il détailla ensuite les quarante-quatre théories traitant du futur — seize attestant de la survie de l’âme après la mort, huit assurant sa disparition post-mortem, huit postulant que la vérité se situe entre les deux, sept théories nihilistes et cinq théories pour qui le présent est déjà le nirvana. Après avoir analysé toutes les inexactitudes contenues dans ces philosophies, il déclara : 

— Un bon pêcheur lance son filet dans l’eau pour ramener le plus de poissons possible. En observant ces créatures tentant de s’échapper du filet, il leur lance : « Aussi haut que vous sautiez, vous retomberez toujours dans le filet! »

«  Il a raison. Les milliers de croyances existant aujourd’hui peuvent toutes se retrouver dans le filet de ces théories. Bhikkhus, ne tombez pas dans ce piège trompeur. Vous ne ferez que perdre votre temps et gâcher l’occasion de pratiquer la Voie de l’Illumination. Ne vous empêtrez pas dans les mailles de la simple spéculation. 

« Bhikkhus, toutes ces croyances et ces doctrines sont apparues parce que les gens ont été égarés par l’aspect illusoire et superficiel de nos perceptions et de nos sentiments. Quand on ne pratique pas la Pleine Conscience, il est impossible de percer à jour la vraie nature des perceptions et des sentiments. Quand vous pourrez creuser jusqu’à leurs racines et discerner leur vrai visage, vous réaliserez la nature Interdépendante et impermanente de tous les dharmas. Vous he serez plus prisonniers du filet du désir, de l’angoisse et de la peur.

Le rugissement du lion

Contemplez la nature de la coproduction interdépendante à tout instant. En observant une feuille ou une goutte de pluie, méditez sur toutes les conditions, lointaines ou proches, qui ont permis leur existence. Sachez que le monde est tissé d’un ensemble de fils entremêlés. Ceci est parce que cela est. Ceci n’est pas parce que cela n’est pas. Ceci est né parce que ch est né. Ceci meurt parce que cela meurt. 

« La naissance et la mort de tout dharma dépendent de la naissance et de la mort de tous les autres dharmas. L’un contient le multiple et le multiple contient l’un. Sans l’un, il ne peut y avoir le multiple, et réciproquement. C’est la vérité merveilleuse à tirer de l’enseignement sur la coproduction interdépendante. Si vous regardez profondément la nature de tous les charmas, vous serez capables de transcender toute angoisse concernant la naissance et la mort. Vous briserez le cercle de l’apparition et de la disparition. 

La paix sociale 

Souffrant de la perte de sa compagne de plus de quarante ans, le roi vint visiter le Bouddha. En s’’asseyant près de l’Éveillé, il sentit la paix envahir à nouveau son cœur. Il avait suivi son conseil de méditer davantage. Le Bouddha lui rappela leur précédente conversation sur l’importance de vivre suivant l’enseignement afin de créer le bonheur autour de soi et l’encouragea à réformer les systèmes judiciaire et économique de son pays, stipulant que les châtiments corporels, la torture, l’’emprisonnement et les exécutions n’étaient pas des moyens efficaces pour éradiquer le crime. La criminalité et la violence étant les enfants naturels de la famine et de la pauvreté, la meilleure manière d’assurer la paix sociale était de venir en aide au peuple afin que chaque citoyen construise une économie prospère pour sa famille. Il était fondamental de fournir de la nourriture, des semences, et des engrais aux pauvres fermiers jusqu’à ce qu’ils deviennent autosuffisants et productifs. Des prêts devaient être alloués aux petits commerçants, une augmentation des pensions accordées aux fonctionnaires et des fonds de retraite créés pour les vieillards. Les pauvres devaient être exemptés de taxes. Tout emploi de la coercition et de l’oppression contre les travailleurs manuels devait cesser. Les gens devaient choisir leur travail et bénéficier de larges possibilités de formation pour se perfectionner ou se former à la profession de leur choix. Le Bouddha ajouta qu’une politique économique correcte ne pouvait être fondée que sur la participation volontaire. 

« Sur les traces de Siddharta » 

Thich Nhat Hanh

Editions Pocket 

Résumé éditeur

Svasti était un jeune bouvier qui quitta sa famille pour suivre Siddharta Gautama. En nous faisant le récit de son cheminement aux côtés de celui qui deviendra le Bouddha, Thich Nhat Hanh – recourant à des sources palies, sanscrites et chinoises inédites – nous dévoile le visage du sage dans toute son humanité. Mêlant à la vie et aux enseignements de « l’Éveillé » les principaux sûtras, il nous livre une merveilleuse biographie riche de ressources spirituelles.

Le vénérable THICH NHAT HANH, maître bouddhiste vietnamien, est une figure majeure de la spiritualiré mondiale. Ses actions pour son peuple ont conduit Martin Luther King à soutenir sa candidature pour le prix Nobel de la paix en 1967. Réfugié politique en France depuis 1972, il a fondé le Village des Pruniers, une communauté où il anime des séminaires.

Dans le même esprit