I l arrive que l’on ne sache rien d’une personne ou d’un lieu, mais que l’on sente vibrer en soi un joli accord intérieur à l’évocation de son esprit, ou même simplement de son nom. Dans ces situations, il convient de se laisser inspirer et de suivre le fil qui nous est tendu, car il me semble que c’est en donnant de l’attention à ses résonances intérieures que l’on se nourrit de la plus intelligente des façons.

Pauline Eiko Sasaki

Figure emblématique du Shiatsu, le nom de Pauline Sasaki me revenait de temps à autre avec un parfum de sympathie, mais je n’avais jamais pris le temps de lui donner plus de corps. Il y a tant de choses à explorer autour de soi… et il faut sans cesse se rappeler à quel point on prête bien plus d’attention à se remplir le cerveau qu’à donner écho à ses intuitions. Ce qui m’a donné envie d’en savoir plus, c’est la lumière à la fois claire et discrète sur le visage de Stéphane Vien (site web) au moment où il en a fait l’évocation lors d’un récent stage en Belgique.

Pauline Sasaki est décédée le 8 septembre 2010.
Je crois bien que j’aurais aimé la rencontrer.
Voici ce qu’elle écrivait au sujet de l’esprit de son travail :

Le Shiatsu nous aide à apprendre à apprécier le caractère unique de chaque personne et la valeur de la vie elle-même. Le Shiatsu nous permet non seulement de traiter les autres, mais aussi nous-mêmes. Il nous offre l’occasion de découvrir notre place dans l’infini de l’univers et de pouvoir participer à ce continuum par la transformation.

La théorie Kyo/Jitsu n’est pas basée sur une opposition de polarités séparées… Le point de vue du kyo/jitsu est originellement issu de la théorie yin/yang. Il y a une explication de la théorie yin/yang s’appuyant sur le soleil et l’ombre, ou le visible et l’invisible. Ces paires sont placées dans une relation qui ne peut pas être brisée.

Cependant, notre point de vue sur la vie est fortement connecté à la partie visible qui crée notre jugement conscient. C’est sur cela que nous plaçons de la valeur. La vie et la mort sont la preuve évidente de la création, et la maladie est un des phénomènes de la vie. La vie est formée comme un phénomène et donc nous devons nous rappeler qu’il reste de grandes interrogations quand on veut regarder au-delà de la conscience.

L’individu est un être qui a un corps et de l’énergie, dont l’expression se manifeste elle-même par le corps. Cette manifestation résulte de l’énergie innée, qui est active depuis la naissance et doit être continuellement nourrie. Si elle est bien nourrie, l’être est capable de recevoir l’impulsion appropriée et a la capacité de s’adapter librement aux changements de vie aussi bien au niveau de l’esprit que du corps.

Cette capacité d’adaptation peut être employée pour renforcer ses propres fonctions de vie et ainsi, maintenir son existence. En Orient il est admis que l’activité de l’esprit est manifestée « énergétiquement » dans le corps de nombreuses manières différentes. C’est ce que l’on appelle le Ki.

On trouve notamment ce texte sur : http://www.iokaishiatsufrance.fr/contributions/la-theorie-du-kyojitsu/

Née aux Etats-Unis de parents japonais qui y avaient immigrés après la deuxième guerre mondiale, Pauline Sasaki grandit en mélangeant culture orientale et nord-américaine. Alors âgée d’une vingtaine d’année, elle tombe dans le Shiatsu un peu par hasard, lors d’un voyage au Japon provoqué par son souhait de rencontrer ses racines culturelles. Emerveillée par cette thérapie manuelle, elle décide de s’y former et rencontre notamment ces trois figures emblématiques du Shiatsu contemporain que sont Wataru Ohashi, Akinobu Kishi, et Shizuto Masunaga. Elle restera proche du Maître Masunaga jusqu’à sa mort, en 1981.

3 grands maîtres du Shiatsu… (de gauche à droite) : Kishi – Ohashi – Masunaga

L’être aligné entre terre et ciel… 

Il semble que Pauline Sasaki ait été une grande enseignante, généreuse, animée d’une passion et d’une ouverture profonde qu’elle faisait rayonner autour d’elle et jusque dans le coeur de ses étudiants.

S ous la dénomination de Quantum Shiatsu, qui fait clairement référence à l’esprit de la théorie quantique, Pauline Sasaki a cherché à développer une forme de pratique qui permette d’entrer en contact avec l’essence naturellement dynamique de la vie. Il était clair pour elle que la théorie des méridiens englobait quatre niveaux de lecture : physique, émotionnel, mental, et spirituel ; et que l’accès à ce niveau de pratique impliquait un profond travail d’alignement et d’intention permettant au praticien d’être ancré à la terre tout en étant ouvert aux dimensions les plus subtiles de l’existence. L’être humain aligné entre la terre et le ciel… un des fondements de la pensée chinoise taoïste.  

La théorie quantique pose un cadre de lois physiques reliant matière et énergie, de l’infiniment grand à l’infiniment petit…

L’être humain, vu comme un champ énergétique en relation avec l’univers entier…

Un décès inattendu…

Un aspect qui m’a interpellé dans l’histoire de Pauline Sasaki, c’est son décès, soudain et prématuré pour certains, à 66 ans, et qui entre curieusement en résonance avec ceux des deux grands maîtres qui l’ont principalement inspirée : Shizuto Masunaga (56 ans)* et maître Kishi (63 ans)**.

* relire « relâcher la tension »  et ** « le caractère naturel apparait lorsqu’on se clarifie » 

Le sujet de la mort avive toujours bien des questions, et dans le monde de la santé « alternative » il peut paraitre légitime de s’étonner du départ précipité d’une personnalité exceptionnelle et réputée pour son talent à dialoguer avec les forces de guérison. N’y a-t-il pas là une forme d’incohérence ? Et la grande tentation de rejeter en bloc les voies de santé et de sagesse que ces maîtres ont exploré et défendu toute leur vie durant ?

Peut-être nous faut-il pour tenter de comprendre cela, renouer tout d’abord avec l’essence fondamentalement mystérieuse de la vie, un phénomène qui nous semble aussi cohérent et puissant qu’incertain et fragile. Comprendre ce qu’est la vie et le mystère qui la relie comme une évidence à la mort échappe à tout prisme mental. Il y a dans ce cerveau trop d’attachements, de filtres, de peurs et d’émotions, que pour saisir l’entièreté d’une telle expérience. Apprendre que le mental est un outil limité et parfois contre-productif est une sagesse essentielle.

Mais revenons à notre mystère, et élargissons-le même : comme se fait-il que certains, pleins de sagesse et de vitalité, soient emportés contre toute attente par une terrible maladie, alors que d’autres semblent n’avoir jamais à payer les conséquences de leurs excès ?

La vie : incertaine, fragile et mystérieuse…

Le monde de l’intuition et des sensations

Entrer en contact avec le mystère de la vie demande d’aller au-delà du champ limité du mental afin de permettre au monde des sensations et de l’intuition d’exister en nous. Notre mental est un formidable outil, mais c’est aussi souvent un despote exclusif, avide et obnubilé par la crainte de perdre son pouvoir sur la réalité. Laissé seul aux commandes de notre existence, il plonge notre vie dans une illusion bien incapable de satisfaire notre besoin de comprendre ce qui nous traverse.

La plupart des traditions enseignent que la compréhension profonde appartient au Coeur et au monde des sensations. Il existe bien des manières de développer ce potentiel que nous possédons tous, mais on pourrait les résumer en trois points : le contact avec la nature, le silence intérieur et la pratique de la méditation. Ces trois pratiques permettent de percevoir l’existence sous un angle bien plus large. Elles permettent d’entrer en contact avec l’essence dynamique et interdépendante de la vie. Car la vie, ce n’est rien de moins que du mouvement et des échanges. Et cela existe partout dans l’univers.

pratiques spirituelles de base : le contact avec la nature, le silence intérieur et la méditation 

S‘il est besoin de vous convaincre de cette réalité, il vous suffit d’observer la Nature et de vous souvenir qu’elle est votre modèle. Intégralement. Bien que la condition d’être humain nous offre le précieux pouvoir de la conscience qui parfois nous égare, aucune de nos cellules, aucun de ses mouvements n’est étranger à la Nature.

Sortez donc dans votre jardin ! ou partez en forêt… Asseyez-vous, et sentez ce coeur qui bat dans votre poitrine, ces poumons qui alternent entre inspir et expir… surtout, ressentez la paix qui s’installe en vous à mesure que vous reconnaissez l’évidence de cette union entre vous, la Nature, l’Univers entier ! 

Le mouvement, c’est ce qui donne à la vie la capacité de se transformer et d’évoluer. Cette idée au coeur de la pensée orientale s’exprime dans le concept de ki-énergie. Rien n’est fixe dans l’univers, les choses se transforment, du jour qui succède à la nuit, de l’été qui cède la place à l’automne, de l’inspir à l’expir qui s’enchaînent comme le va et vient d’une marée, jusqu’à la mort qui n’est que la manifestation ultime et pleine de possibilités du caractère changeant de la vie.

L’idéogramme du Ki-énergie, qui évoque la nature dynamique de l’existence autant que les liens entre visible et invisible… 

Ainsi, en l’observant sous cette perspective plus vaste, la mort comme nous la concevons – la fin de tout – n’existe pas. Cette mort-là n’est qu’une apparence. Elle n’est que la mort d’une illusion, de cette partie en nous qui se pense séparée et qui au fond n’existe pas comme l’enseignent de nombreuses traditions (bouddhisme et taoïsme entre autres).

Mourir, comme vivre, est un mouvement. Et c’est certainement le plus intense et le plus puissant qu’il nous soit donné d’expérimenter. Comme l’hiver* est la condition du printemps, la mort est l’indispensable condition d’une transformation profonde et totale de la matière.

* relire « épouser l’énergie de l’hiver« 

Mourir, c’est se transformer

Nous pouvons par ce raisonnement comprendre que longévité et santé puissent être des choses bien différentes. Cette programmation biologique qu’est la mort témoigne de l’immense intelligence de la vie. Par ce mouvement ultime qui nous effraie tant et que nous considérons pour la plupart comme un échec, la vie se donne aussi d’infinies possibilités d’évolution. Libérée de toute structure matérielle, elle s’offre la possibilité d’un nouveau support d’expression.

Et pourrait-on pour conclure imaginer qu’à un certain moment, la mort devienne une nécessité dès lors qu’il nous devient impossible d’évoluer sous notre forme actuelle ? Pour que de grandes transformations se produisent, n’est-il pas sage de songer au plus grand des abandons ? Celui de cette vie à laquelle parfois nous nous accrochons sans beaucoup y mettre de sens.

La mort est-elle la condition indispensable d’une transformation profonde de la matière ?

PS
dans la pensée taoïste, l’on dit ceci : « nous sortons dans la vie, nous entrons dans la mort ». Cette simple phrase, à l’exact opposé de la conception occidentale habituelle qui considère la mort comme un départ, illustre merveilleusement bien l’idée d’unicité, de non-séparation. Si par la naissance le champ énergétique universel exprime une forme individuelle, la mort efface toute apparence de frontière. Cela s’appelle « faire retour ». Inspirant n’est-ce pas !