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ondateur de l’Aïkido*, un art martial qu’il n’a eu de cesse de polir jusqu’à en faire une Voie d’élévation au service de l’être humain, Morihei Ueshiba est sans aucun doute un des tout grands maîtres spirituels du XXème siècle. J’ai consacré une partie non négligeable de ma vie à pratiquer l’Aïkido, et au fil du temps l’énergie et le message d’Ô-Sensei, que tous les pratiquants connaissent sous le nom d’Ô-Sensei (« grand maître »), sont devenus une source d’inspiration de plus en plus profonde, à tel point que la vie d’uchi deshi** à ses côtés est sans doute une de celle que j’aurais le plus aimé expérimenter ! Le court ouvrage dont je vous propose quelques extraits présente de merveilleuses tranches de vie et de philosophie de ce grand maître décédé en 1969, à l’âge de 86 ans.  

* Aïkido signifie littéralement « Voie (Do) d’harmonisation (Aï) de l’énergie (Ki) »

** Ushi deshi fait référence au disciple qui vit à temps plein aux côtés de son maître, se dévouant à la pratique, à l’entretien du dojo (le lieu de pratique), et aux besoins du maître. Une affaire pas mince du tout !

« Aikido »

Une lecture essentielle pour les amoureux de belles bandes dessinées…

Extraits

Le Budo qui apporte bonheur.

A près la deuxième guerre mondiale, l’attitude de Ô-Sensei à l’égard des autres changea. Son regard féroce était devenu tendre. Nous ressentions le besoin d’être proche de lui. Ô-Sensei disait alors, « Jusqu’à maintenant tout dans le budo appelait la destruction. Il s’agissait de tuer. Si les hommes se conduisent à nouveau de cette manière, les temps difficiles reviendront. Le budo doit apporter la joie et le bonheur au partenaire. Il doit être le budo de l’amour. Vous devez donner de la joie à votre partenaire. Pour cela, il faut que vous soyez capable de percevoir immédiatement le ki de votre partenaire. Vous devez vous entraîner pour comprendre le ki de votre partenaire dans l’instant, au moment même où vous vous engagez. Vous devez unir le verbe, le corps et l’esprit. Vous devez respecter l’ordre naturel des choses dans l’univers, ne faire qu’un avec les kami et adopter la force de la nature. Le corps, le verbe et l’esprit ; ces trois éléments doivent être en harmonie avec la marche de l’univers. Si vous y parvenez, le vrai budo sera né. Le budo qui détruit les autres deviendra le budo qui apporte bonheur et considération aux autres.

Michio Hikitsuchi

Nature et harmonie.

Ô -Sensei disait qu’en observant la nature sous toutes ses formes, il était possible de comprendre l’Aïkido. L’harmonie est ce qui importe le plus. Pour trouver l’harmonie, vous devez vous attacher à arrondir tous les angles. Lorsqu’il y a harmonie, il n’y a pas d’angles mais seulement des arrondis. La graine est ronde, les plantes ont des tiges rondes. Plus important encore, là où se trouve l’harmonie, il y a de l’affection, de l’amour. L’amour est le cœur bienveillant. Vous devez respecter les autres. C’est important de créer cette relation. Lorsque vous avez un cœur bienveillant, vous pouvez donner de l’amour et de là viendra l’harmonie. Lorsque naît l’harmonie, naît le bonheur. Ainsi, l’amour donne naissance à l’harmonie et l’harmonie donne naissance au bonheur. Le bonheur fait naître un trésor. Nous, les êtres humains, nous devons prendre soin de la nature en lieu et place des kami. Les kami n’ont jamais demandé aux hommes de s’entre-tuer. Si nous ne donnons pas bonheur et joie, nous perdons le trésor, ce trésor est spirituel. Il ne s’agit pas d’or ni de diamants. Ô-Sensei disait qu’il était primordial de transmettre cette leçon afin que le monde devienne une seule et même famille. Il n’est pas question ici de durcir son waza (sa technique). L’Aïkido a pour objet d’enseigner qu’avec un cœur empli d’amour nous pouvons donner naissance à une seule et même famille. Tel est son dessein.

Michio Hikitsuchi

Percevoir les balles des fusils.

E n 1924, Ô-Sensei accompagna Deguchi (Onisaburo Deguchi était l’un des fondateurs de l’Omotokyo) en Mandchourie, à la recherche d’un endroit pouvant devenir le centre spirituel « d’un monde de coopération entre les hommes des cinq races et couleurs » une vision de l’Omotokyô (une secte shintô) fondée sur l’idée que tous les enseignements avaient une origine commune. Leur voyage fut ponctué de nombreuses rencontres hasardeuses avec des bandits armés et des soldats réguliers. À cette époque, Ô-Sensei avait atteint un tel niveau de conscience spirituelle que lorsque les tirs fusaient, il pouvait percevoir les balles sous formes de petits points de lumière qui précédaient les vraies balles. Ô-Sensei décrivait cette expérience en ces termes: « Avant même que l’adversaire appuie sur la détente, son intention de tuer se transformait en une balle de lumière spirituelle qui volait jusqu’à moi. Si je parvenais à éviter cette balle de lumière, aucune balle de métal ne pourrait m’atteindre. »

Mitsugi Saotome

Western et films de samouraïs.

U n après-midi à Iwama, Ô-Sensei et moi étions occupés à regarder à la télévision le programme hebdomadaire sur les samouraïs japonais. Ô-Sensei ne faisait que peu de commentaires sur la technique. Il s’agissait de l’un de ces films de samouraïs dans lesquels la bande de mauvais garçons se fait invariablement pourfendre. Nous regardâmes ensuite un western doublé en japonais. Il y était question d’un héros, d’un méchant et d’un tueur à gage au service du méchant. À la fin du film, le tueur à gage se présente devant le héros, il prend une balle et meurt. Ô-Sensei en fut très contrarié ! II dit, « Vous voyez, c’est là le problème avec l’Occident — la violence ! > Surpris que Ô-Sensei puisse être contrarié par une seule mort alors qu’il y en avait eu deux fois plus dans le film de samouraïs, je lui demandais, « Ô-Sensei, savez-vous combien de personnes ont été tuées pendant la demi-heure qu’a duré la série sur les samouraïs ? Deux fois plus. » Mais ils ne comptaient pas. Dans le film de samouraïs, les morts n’ont pas de visage, il s’agit de figurants que vous ne connaissez pas, qui ne servent qu’à mettre en valeur la technique de sabre du héros. Mais le film américain avait mis en avant les personnages et il vous avait été possible de vous y attacher avant qu’ils ne soient tués devant vous. Ô-Sensei considérait cela comme quelque chose de beaucoup plus violent.

Robert Frager

L’importance de parler doucement.

Ô -Sensei enseignait l’importance qu’il y a à parler doucement et à regarder l’expression de son interlocuteur, car les mots peuvent heurter ou blesser les êtres vivants. un coeur sans affectation et des mots simples permettent de communiquer sans artifice.

Motomichi Anno

Une inspiration profonde.

Ô -Sensei personnifiait l’aïkido, il y avait quelque chose en lui qui nous inspirait profondément. Le regarder bouger m’inspirait. Nombreux étaient ceux qui affirmaient être inspirés par le seul fait de se trouver à proximité de lui. Ô-Sensei avait une immense influence sur la vie de ses élèves. L’aïkido a changé ma vie de plusieurs manières. Je fis la connaissance de gens vraiment intéressants lorsque j’étais à Harvard pour passer mes diplômes. Je rencontrai beaucoup de professeurs brillants, reconnus dans le monde entier, mais jamais je ne les respectai en tant qu’êtres humains, et cela en aucune manière. Ils étaient brillants, mais, soit ils buvaient trop de martini au déjeuner, soit il s’agissait d’êtres misogynes, ou bien d’autres choses encore. Ils n’avaient rien de spécial en tant qu’êtres humains. Ils ne possédaient dans la tête un muscle extrêmement développé et tout comme les haltérophiles qui ne sont pas nécessairement des hommes meilleurs parce qu’ils sont haltérophiles, il en était de même pour les penseurs.

Mais Ô-Sensei était différent. Il fut le premier être humain que je rencontrais pour lequel je ressentis cela. Quelque chose grandissait en lui, et l’aïkido en était le reflet. Ainsi, même si vous supprimiez tous les waza (techniques) de l’aïkido, cela n’aurait aucune importance, il demeurerait un être d’exception. L’aïkido était son art et il le vivait pleinement.

Robert Frager

Lever à 6 heures.

L orsque O-Sensei venait jusqu’ici, je partageais sa vie quotidienne dans ma propre maison pendant huit à dix jours à chaque visite, Lorsqu’il était là, Ô-Sensei se levait à six heures du matin en hiver et à cinq heures en été. Dès qu’il était debout, Ô-Sensei entreprenait différentes pratiques ésotériques. Parmi ces pratiques, il y avait le début d’une longue norito (prière) appelée Oharai Norito (la prière de la grande purification). Ô-Sensei se levait et pratiquait le misogi en commençant par réciter la Oharai Norito. Nous nous placions derrière lui et nous laissions guider. J’étudiai et tentai d’imiter sa respiration, sa diction et la manière dont il projetait sa voix. Cela devint mon étude du kokyu. Après le cours, je l’interrogeai sur les Kami dont les noms apparaissaient dans la prière et il s’attachait à tout m expliquer clairement. Telle était la routine qui s’installait dans le dojo lorsque Ô-Sensei se trouvait là. Ô-Sensei insistait sur le fait que l’objet de la pratique de l’aïkido n’était pas technique mais spirituel. Ô-Sensei aimait à dire aux gens qu’ils devaient rattacher le travail de leur vie ou les buts de leur vie à leur aïkido.Seiseki Abe

Une philosophie au quotidien.

P lutôt que de parler de politique ou d’actualités, Ô-Sensei était devenu un modèle pour tous car il vivait sa philosophie au quotidien. Il ne s’occupait pas d’argent, il ne demandait jamais d’argent. Il n’avait aucun désir pour les biens matériels. Il n’éprouvait nullement le besoin d’accumuler les choses matérielles, il traversait simplement la vie revêtu d’un coeur généreux. Il n’insistait jamais pour que les gens l’encouragent ou fassent connaitre son art. Pourtant les gens autour de lui s’attachèrent à promouvoir son art et à le faire connaître. Pour sa part, il ne le fit jamais.

Guji Munekata Kuri

Les travaux de ferme.

L Les travaux de ferme faisaient partie intégrante de la pratique de Ô-Sensei. Plus tôt dans sa vie, lorsqu’il avait créé la communauté de Shirataki sur l’île d’Hokkaido, Ô-Sensei avait été fermier. Après la deuxième guerre mondiale, la nourriture était rare en ville, et Ô-Sensei savait qu’il pouvait procurer de la nourriture aux gens avec sa ferme. Aussi, acheta-t-il de nouveaux champs à Iwama et consacra-t-il plus de temps à la culture.

Guji Shingenobu Okumura

Un respect naturel.

Ô -Sensei inspirait naturellement le respect. S’il advenait que Ô-Sensei se trouve devant vous, vous incliniez naturellement la tête. Les élèves ne baissaient pas la tête par peur, mais parce qu’ils en ressentaient le besoin au fond de leur cœur. Les yeux de Ô-Sensei étaient également extrêmement clairs, il avait des yeux splendides. Des yeux clairs étonnamment beaux. S’il vous regardait soudain, vous vous sentiez figé sur place, comme glacé. Il pouvait demeurer silencieux et néanmoins attirer l’attention de quelqu’un juste avec son regard. Comment pouvait-il inspirer un tel respect et une telle admiration ? Car il en avait le pouvoir. Mais ce n’était pas la peur qu’il générait, c’était le respect. Sa simple présence générait un respect naturel. Son ki était tellement puissant que lorsqu’il maniait un sabre, son ki emplissait la pièce dès qu’il tournait les hanches et qu’il descendait sur ses jambes. Sa technique était incroyablement efficace.

Yuuichi Nakaguchi

« Dans le cercle du maître »

Confessions réunies par Susan Perry

Budo éditions

Résumé éditeur

Morihei Ueshiba (1883-1969) est le fondateur de l’un des plus populaires arts martiaux d’aujourd’hui : l’aïkido. Reconnu comme un des maîtres japonais les plus extraordinaires de tous les temps, sa personnalité est sans doute la plus riche du XXe siècle. Dans le cercle du maître est un recueil de commentaires ayant pour personnage central le fondateur de l’aïkido. Toutes les citations sont de ses élèves les plus proches, les uchi-deshi, qui vivaient et s’entraînaient avec le grand maître. Ce livre a pour ambition de transmettre à la génération présente, un peu de l’univers et de l’ambiance exceptionnelle qui régnait auprès du maître disparu : la particularité de son enseignement, sa façon de vivre au quotidien, sa philosophie et ce qui faisait que cet homme était si délicieusement humain. C’est aussi le témoignage d’une époque où le disciple s’engageait totalement auprès de son maître, où il puisait, au travers d’entraînements éprouvants mais aussi de la vie partagée à le servir, les conseils et messages qui font les grands experts.

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