J’ai toujours pensé que mon père avait un don pour raconter les histoires, et que la sienne avait une saveur particulière. Ordonné moine bouddhiste en 2002 dans la tradition du Theravada*, et plus particulièrement dans celle de la forêt qui prend comme source exclusive les enseignements au plus proche du Bouddha, il offre dans ces interviews audios enregistrées en 2006 et 2018 un récit généreux où s’entrecroisent histoires de vie, quotidien de moine et quête de sagesse. 

On m’a souvent demandé comment je vivais la décision de mon père et les milliers de kilomètres qui nous séparaient. A vrai dire, j’ai toujours eu peu de douleur à ce sujet, car il est plus facile d’accepter ce que l’on comprend, et plus encore quand on en partage le sens et en partie l’expérience. Il y a en moi clairement de la fierté, mais surtout de la confiance et de la motivation à poursuivre ma propre évolution. 

Pour celui qui s’y engage pleinement, la vie de moine bouddhiste est aussi exigeante que source d’une grande joie. La méditation amène des transformations profondes et durables qui peuvent surprendre et parfois générer de l’incompréhension, mais il suffit d’un peu d’ouverture et d’en faire soi-même une brève expérience pour percevoir à quel point il s’agit là d’un chemin de libération, capable de donner à notre expérience de la vie la plus haute vibration.

Ces moments où nous discutions devant sa « kuti » ou dans la montagne, sous l’inlassable chant des insectes, ont été des moments précieux que je partage ici avec foi et chaleur. Que vous soyez intéressé ou pas par le bouddhisme, j’ai le sentiment qu’ils ont le pouvoir de donner un certain écho à nos questions les plus fondamentales. 

Nicolas Poloczek – mars 2020

 » Il ne faut pas prendre ce que je dis comme une vérité absolue. Ce sont des petits conseils de petit moine dans la forêt qui fait de son mieux.

Je le fais en espoir que ça puisse servir à quelqu’un, aider a être mieux dans sa vie, son entourage, son travail. Il faut le prendre avec prudence.

Je suis apprenti quelque part dans cette voie enseignée par Bouddha, sur le chemin de la sagesse mais loin d’être sage…

Comme Bouddha l’a dit, il faut prendre ce qui est vrai et a de bonnes conséquences dans votre vie et rejeter les autres expériences « 

Phra Piotr – aout 2006

* NOTE : le bouddhisme theravada et la tradition de la forêt ont fait l’objet d’un ouvrage très intéressant de Jeanne Schut (La tradition de la forêt : Histoire et enseignements des grands maîtres du bouddhisme theravadadont je vous en livre ici le résumé de l’éditeur. – Nicolas Poloczek

Régulièrement au fil des siècles, tandis que le bouddhisme s’étendait et s’adaptait à différentes sociétés, certains pratiquants se sont tournés vers la forêt pour revenir au mode de vie enseigné par le Bouddha. C’est ainsi qu’est réapparue la tradition de la forêt en Thaïlande, à la fin du XIXe siècle.

La vie des moines de la forêt consiste à réaliser, au contact de la nature, la justesse des investigations du Bouddha sur la souffrance et la fin de la souffrance. Les enseignements de ces moines ont peu à peu attiré de nombreux pratiquants de la méditation et leur tradition a commencé à s’implanter en Occident à partir des années 1970 grâce aux disciples du grand maître de méditation Ajahn Chah. C’est aussi de cette branche du bouddhisme theravada qu’est née la pratique connue aujourd’hui sous le nom de « Vipassana ».

Cet ouvrage est le premier qui relate l’histoire de la tradition de la forêt. En s’appuyant sur de nombreuses anecdotes évocatrices, l’auteure retrace la vie de plusieurs grands maîtres et transmet l’essentiel de leurs enseignements.

A propos de cette histoire…

Mon père Piotr est né en 1949 à Cieszyn, une ville du sud de la Pologne, à 150 km de Cracovie.

Là-bas coule l’Olza, une rivière qui sert aussi de frontière, et la montagne est proche.

A 25 ans, diplômé en bio-chimie, il quitte la Pologne communiste pour rejoindre ma mère qui l’attend en Belgique. Il arrive avec une simple valise, presque en carton, entourée d’une ficelle, et à peine quelques dollars en poche.
Les chemins de mes parents se séparent finalement au début des années 80, et mon père emménage à Bruxelles. A l’université, où il travaille comme chercheur, il a souvent l’occasion de croiser la route d’étrangers venus étudier ou travailler dans son département. Des amitiés se tissent, et un été il s’envole pour la Thaïlande où on l’a invité à venir passer ses vacances.

Voyage en Thaïlande.

En 1994, Piotr découvre le contraste de l’Asie. Comme des millions d’autres touristes, le voyage le berce et l’intrigue. Il visite quelques temples et s’étonne des moines dans la rue. Il a bien lu un ou deux bouquins sur le bouddhisme et le dalaï-lama, mais en Thaïlande la culture bouddhiste imprègne chaque aspect du quotidien. Il la ressent dans la chair, et y trouve l’occasion de raviver son intérêt pour les grandes questions existentielles de son adolescence : Qui suis-je ? Pourquoi et comment ?

Voulant comprendre la manière dont le bouddhisme pourrait répondre à ses questions, ses amis l’emmènent rencontrer un moine bien connu de la région…

la rencontre d’AJaan Pañña*.

La rencontre avec Ajaan Panna en janvier 1996 est un choc. Les paroles et le regard à la fois sage et pétillant de ce vieil homme d’origine anglaise, qui a passé la majeure partie de sa vie au monastère jusqu’à atteindre un haut niveau de réalisation, font rapidement vaciller les maigres certitudes qu’il pensait avoir pu tirer de sa propre expérience de la vie. S’il y voit le signe de sa bêtise, son esprit scientifique est aussi séduit par la clarté et l’évidence de l’échange, si bien qu’il décide d’expérimenter par lui-même les techniques de méditation.

Stimulé par les premiers résultats de sa propre pratique, la journée au monastère ne tarde pas à se transformer en semaine, puis en voyages annuels de plusieurs mois, jusqu’à prendre la décision finale de consacrer le reste de son existence à progresser sur ce chemin.

* La biographie d’Ajaan Pañña, « Uncommon wisdom, life and teaching » est disponible gratuitement :

(c) Forest Dhamma Monastery

Citta Pañño

Le 27 mai 2002 (2545 pour le calendrier bouddhiste), mon père est ordonné moine dans la tradition du bouddhisme Theravada*, et plus particulièrement dans celle du bouddhisme de la forêt Thaï. Il reçoit le nom pali de Citta Pañño, qui associe les mots coeur et sagesse. Il vit depuis dans un monastère forestier de l’Isan, province du Nord-Est de la Thaïlande.

* le Theravada ou « doctrine des anciens » est une forme ancienne et relativement conservatrice du bouddhisme, majoritaire en Thaïlande (95 % de la population). 

L’enregistrement

Au printemps 2006, je repars seul en Thaïlande pour rendre visite à mon père. Stimulé par son histoire et son talent à la dire en image, j’emmène avec moi un micro, un enregistreur et une longue série de questions, découpée en 3 axes : le parcours, le quotidien, le bouddhisme. Pendant une semaine je partage la vie des moines, et le soir, nous passons de longues heures dans sa kuti* ou dans un monastère de montagne à aborder les sujets que j’ai préparés. Autour de nous, c’est le règne de la nature et des insectes qui inlassablement cisaillent le silence.

 * habitation sommaire en bois, sur pilotis (Phra Piotr parle notamment de son habitat dans cet épisode

Décès

Phra Piotr décède le 1er mai 2019. Son corps est brûlé selon les rites bouddhistes Theravada le vendredi 3 mai dans l’après-midi, entouré de la Sangha des moines et de nombreuses personnes venues témoigner de l’estime et de la qualité des moments partagés avec lui. 

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